Articles

Une nuit sans fin

Image
Quand Fabius me regarda pour la première fois, avec ses yeux curieux qui, s’il fallait en croire le précis à l’usage des jeunes parents, ne pouvaient encore distinguer que des ombres ou peu s’en fallait, il me sembla pourtant que son regard surgissait de la profondeur du monde, qu’il était doué d’un étonnement plus ancien que celui-ci.
Lorsque nos yeux se rencontrèrent, la main de la vie me toucha avec tant de délicatesse et de chaleur que ce fut un homme changé qui se tenait au chevet d’Anna, la femme qui venait de me donner un fils et n’était elle-même encore qu’une enfant. [...]
Je ne savais pas alors ce que c’était : un homme. L’ombre écrasante de mon père me paralysait encore, jusqu’à cet instant. Ce fut mon fils, la plus belle, la plus démunie de toutes les créatures, ce visiteur d’une étoile inconnue, fruit de l’union d’un homme et d’une femme, qui fit de moi un homme.


C’était avant que le temps ne meure. Ce fut comme la chute d’une feuille, à ceci près que ni la feui…

Récap avril 2018

Image
Frédérique Deghelt - Agatha (Plon, 2017)
Guillaume Binet & Pauline Guéna - L'Amérique des écrivains (Robert Laffont, 2014)
[Denis Lehanne / George Pelecanos /James Lee Burke / Joseph Boyden]
Adrien Bosc - Constellation (Stock, 2014)
Didier Eribon - Retour à Reims. Une théorie du sujet (Fayard, 2009)
Arnaud Dudek - Tant bien que mal (Alma, 2018)
Jérôme Lambert - Chambre simple (L'Iconoclaste, 2018)
Bruno Duhamel - Jamais (Bamboo, 2018)
Frédéric Roux - Alias Ali (Fayard, 2013)
Ryan Berg - No house to call my home (Nation Books, 2015)

 *  *  *  *  *  *  *  *
C’est une version express du bilan mensuel que je publie aujourd’hui, désolé.
La qualité des livres et le plaisir de lecture ne sont pas en cause. Loin de là. À une déception près, c’est même plutôt un très bon mois. Non, comme (trop) souvent avec moi, ce n’est qu’une question de (mauvaise) gestion de mon temps libre (mais j’y travaille et je ne désespère de réussir un jour à ce que le stress et la fatigue accumulés au boulot ne gâ…

Two steps to the left or right or back or front and you’re standing outside your life.

Image
For a long time, my mother wasn’t dead yet. Mine could have been a more tragic story. My father could have given in to the bottle or the needle or a woman and left my brother and me to care for ourselves—or worse, in the care of New York City Children’s Services, where, my father said, there was seldom a happy ending. But this didn’t happen. I know now that what is tragic isn’t the moment. It is the memory.I’m too young to be someone’s auntie.
You’re gonna be too old to be somebody’s mama if you don’t get busy. My brother grinned.
No judgment.
No judgment is a lie.

I tried not to think about the return to my father’s apartment alone, the deep relief and fear that came with death. There were clothes to be donated, old food to throw out, pictures to pack away. For what? For whom?

My mother had not believed in friendships among women. She said women weren’t to be trusted.
Keep your arm out, she said. And keep women a whole other hand away from the farthest tips of your fingernails. She told…

On ne voit pas seulement avec les yeux, mais aussi avec la mémoire et les humeurs.

Image
La vie était un puzzle où, contrairement à ce qu’il avait pu croire, rien n’était laissé au hasard. Il commençait seulement à comprendre comment s’assemblaient les morceaux.

Les photos étaient limitées par l’angle fixe d’où on les prenait, tandis que l’œil se déplaçait et changeait de point de vue quand on regardait quelque chose. Et surtout, on ne voyait pas seulement avec les yeux, mais aussi avec la mémoire et les humeurs.

Les portraits après les paysages. Le printemps après l’hiver. La main après la technologie. L’huile après l’aquarelle. La couleur après le fusain. La Californie après l’Angleterre. La joie après la tragédie. L’aube après la nuit. La création après le vide. Et ainsi de suite. Tout fonctionnait en alternance. Il n’y avait pas de réponse aux questions inutiles. Juste des cycles. La vie n’était pas une route droite avec une perspective linéaire. Sinueuse, elle s’arrêtait, repartait, retournait en arrière puis bondissait en avant. Le hasard, la tragédie faisaient pa…

Sur un plateau

Image
Ne jamais faire confiance à un plateau.
Même à celui sur lequel ton chéri t’a apporté le petit-déjeuner pour que tu puisses glander au lit, devant Pierre Desproges, une plume dans le culte, et continuer à bouquiner ensuite. Surtout pas celui-là, d’ailleurs. C’est le pire d’entre tous. Le fourbe attend que tu sois presque arrivé en bas des marches pour laisser s’échapper, l’air de rien, posée à côté du bol vide, la liseuse sur laquelle tu viens tout juste de terminer ton roman, et qui s’en va valdinguer en rebondissant à cœur joie jusqu’au pied de l’escalier. Sans grand espoir sur son état, tu ramasses la bête dont les stigmates (boîtier fendillé à plusieurs endroits, écran fêlé aux coins) témoignent de la violence du choc. Par acquis de conscience, tu appuies sur le bouton... et constates que, comme tu le pressentais, hormis quelques lignes droites ésotériques façon Télécran (les plus anciens sauront de quoi je parle) fixées pour toujours sur l’écran, rien ne se passe.
Same player …

Soirée diapo 2.0

Image
Si Keisha et Ingannmic n’en avaient pas exprimé le désir, je n’aurais pas partagé ici des photos de mon dernier voyage, sachant d’expérience combien une soirée « photos de vacances » peut rapidement s’avérer assommante. Mais m’obliger à faire un tri parmi la flopée de photos prises pendant ces trois semaines était pour moi l’occasion de revivre ce séjour exceptionnel à bien des égards.
Sauf que, en bon autiste qui se respecte, chaque fois qu’il me faut faire un choix (tout au moins, important à mes yeux), mon cerveau menace d’exploser sous le bombardement des milliards de questions (qui sans doute vous paraîtront insignifiantes) qui me traversent l’esprit avant d’être certain (pas totalement, mais presque) d’avoir pris la meilleure décision possible au final.

Les photos sélectionnées donnent-elles un aperçu le plus fidèle possible de mon voyage ? Pourquoi retenir cette photo plutôt que celle-ci ? D’accord, mais si je garde celle-ci,  il faudrait garder aussi celle-là. Oui, mais, al…

Vivre nous apprend bien que nous ne savons pas vivre, et nous le faisons quand même

Image
La nuit n’a pas le monopole de la peur. Celle-ci est partout, et pas uniquement au bras du surnaturel. Elle est aussi le lot du quotidien, de la fréquentation des autres. Elle est le corollaire des jours à l’école, aux côtés d’autres enfants qui ont des bouches pour se moquer, des mains pour frapper. J’anticipe le mal qu’on peut me faire, et crains que l’odeur de ma peur n’agisse comme un excitant.
La peur est mon pays. Peut-on l’écrire au titre du lieu de naissance sur la carte d’identité ? Ça me dédouanerait de mon incapacité à être courageux. J’envie ceux qui le sont. Mais la plupart le sont naturellement : leur courage n’est pas le fruit d’une lutte intérieure, il ne leur coûte rien. Je ne peux qu’avoir le cran d’accepter ma faiblesse, et d’en payer le prix, la peur, en espérant qu’elle suscite l’indulgence, et que les autres me laissent « passer ».

Je n’ai jamais rencontré de garçon d’allure si fragile : il a le corps tout fin, le teint pâle, et un visage doux avec des cils comme d…

Se faire à moitié tuer une fois, ça doit être mieux qu’être à moitié vivant pour toujours.

Image
Le pouvoir des mots
Il lui raconta ce que les mots sortant de l’obscurité suscitaient et comment le son de sa voix leur faisant la lecture faisait naître l’image de quelqu’un en train de peindre des images sur les murs à la lumière des bougies ou sur les branches des arbres à la lumière du feu. Il lui raconta comment sa voix structurait son monde à lui.

— Jurer ça permet des fois de dire les choses clairement.
— Chez nous, on dit clairement les choses claires.

Les histoires étaient pour lui une blessure. Pas à cause du miroitement des mondes qui s’échappaient de l’obscurité et de la lueur du feu, mais à cause des brèches imprévues dans lesquelles la vie peut parfois tomber, finit-il par penser.

— Presque toute ma vie, j’ai mieux gardé les mots dans ma tête que j’les ai parlés, dit son père. Ils sortaient jamais comme j’aurais voulu.

— La plupart des choses les plus importantes de ma vie ont jamais été dites. Tu t’y habitues. Ça devient difficile de dire quoi que ce soit de réel ou de dur. …

Il existe tellement de façons de décevoir sa famille.

Image
Mer et voile Je suis citoyen du plus beau pays du monde. Un pays aux lois dures mais simples cependant, qui ne triche jamais, immense et sans frontières, où la vie s'écoule au présent. Dans ce pays sans limites, dans ce pays de vent, de lumière et de paix, il n'y a de grand chef que la mer. 
Diriger un chantier maritime, c’est comme travailler dans un hôpital psychiatrique. Nous compatissons à coups de hochements de tête et de grimaces. Nous faisons de la figuration dans des fantasmes et des illusions.
— Après, on ira en Chine, a ajouté Marcy en enlaçant les hanches osseuses de Rex et en glissant son pouce dans sa poche avant.
— Magnifique, ai-je répondu.
En pensant : Vous allez mourir tous les deux.
Pour Grumps, tout ce jargon participait d’un complot, afin que le simple fait de naviguer paraisse intimidant. Pour ma part, je pense que le glossaire nautique a été inventé par des individus qui avaient du mal à s’exprimer, puis perpétué par leurs successeurs au langage inarticulé, qui…